C'est de l'esprit belge : "l'infusion préférée des politiciens est une verve-haine" (Paul Carvel) mais sa compatriote Christine Ockrent traduit et fait de la haine le plus puissant des alcools en politique. En bon français Nicolas Sarkozy théorise en assurant que "ceux qui ne peuvent supporter l'idée dêtre haïs ne doivent pas faire de la politique. Il n'y a pas de destin sans haine". Tous ces préambules apéritifs pour dire qu'à entendre et à lire nos politiciens locaux on a le sentiment que le Président de la République a fait école en pays catalan. Sans préjuger du sentiment qu'il exprime vraiment, constatons que le mot HAINE a fait florès.
L’invocation de la haine est assez inattendue à ce niveau modeste de débat et de compétition où les intérêts communs de proximité devraient faire prévaloir l’unité sur l’hostilité. En dépit des priorités de rassemblement qui devraient s’imposer pour restaurer cette ville sinistrée, le thème de la haine ponctue les rapports politiques locaux : il semble être pour certains, et de tous bords, l’explication magique des différends et le revers de manche qui balaye le gêneur. Dans cette dialectique d’autodéfense la haine fonderait la critique, elle serait le ferment des désaccords, la cause des ruptures, le moteur hargneux d’une contestation-détestation. L’escalade verbale en est impressionnante qui va de la hargne et du harcèlement à la haine puis au terrorisme et à l’attentat. Paroles d’élus carrés dans leurs faibles certitudes et supportant mal le questionnement mais aussi réflexe répandu de-ci de-là pour esquiver la réalité dérangeante. Le poids de ce mot dans l’échange politicien mérite quelques réflexions.
Le mot est utile car l’accusation de haine victimise et dispense la victime d’argumenter, il lui suffit de se plaindre pour apitoyer à défaut de convaincre. La haine dénoncée a aussi bien des avantages : elle est valorisante, tactique et déculpabilisante.
· C’est la solution de facilité élémentaire, pour ne pas dire puérile, qui impute la mauvaise note du mauvais élève au méchant professeur. A tout âge, il est moins agréable et moins facile de justifier ses erreurs que d’accuser de haine (généralement aveugle) ceux qui les critiquent. L’indignation outragée supplée à la discussion sur la vérité des faits et des chiffres. Le grief de haine à lui seul permet de fuir la question posée et d’inverser la charge de la preuve en attaquant le « haineux » sur ses mauvais sentiments.
· C’est aussi une posture flatteuse. La haine que l’on prétend subir donne de l’importance. De même que l’on se flatte d’être mis sur écoute téléphonique comme un personnage clé, la haine que l’on dit subir confère un statut d’importance : un personnage haï est présumé important ou redouté. Du moins il s’en donne l’illusion
· C’est plus encore une habileté tactique. Le repli sur le champ de la haine, donc de la compassion, est un appel à la solidarité. Rien n’unit plus que la haine partagée, ni l’amitié, ni l’admiration. En fustigeant l’hostilité extérieure, outre la compassion on diffuse sur l’entourage un sentiment d’inquiétude. La menace devient contagieuse et les proches d’instinct font bloc. La haine dénoncée par l’un, puis ressentie par les siens, devient le mal qui répand aisément une fausse terreur et qui sonne l’alarme pour rassembler les troupes face à l’épouvantail. La haine est fille de la crainte (crainte de la vérité) et en chaîne la crainte partagée engendre un flot de haines qui soude les équipes. La peur déclarée, prélude à la déclaration de guerre, vaut mobilisation générale.
· Enfin le mot, dans sa concision lapidaire, défoule. C’est tout ensemble un exutoire verbal et une confession cachée. L’accusation qu’elle soit ciblée ou à la cantonade s’apparente à un exercice d’auto-purification. En affichant son indignation et son affliction, la victime imaginaire de cette haine utilitaire s’accorde l’absolution de sa propre inimitié. On se plaint de la haine de l’autre pour justifier la sienne. Les pleurs autorisent l’insulte.
Pour résumer en plagiant Mauriac « c’est bon de faire la haine, ça repose, ça détend » ajoutons qu’aussi « ça pose et ça défend »
et interrogeons-nous, à la mode belge : la verve-haine serait-elle l’infusion Z-haine du microcosme cyprianais ?

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