Lu dans le journal du 4 mai (LE MONDE – supplément Livres) une alléchante présentation d’un petit livre dont la lecture peut être saine en ces périodes où le français de base va désigner, par addition de millions de bulletins, celui puis ceux qui vont demain œuvrer à son bonheur collectif. Sans préjuger les choix de chacun, ni sous-entendre quelque malveillance à l’égard de quiconque, le dernier alinéa sur l’actualité nationale (et par rapport au contexte local) mérite un instant de réflexion avant de passer dans l’isoloir.
Article de Roger-Pol Droit
« Règle de base : ne jamais prendre la stupidité à la légère. Et ne pas oublier de préciser « humaine », car la bêtise –réelle ou supposée – des mollusques, limaces ou bécasses n’a pas de conséquences aussi funestes que celle de nos semblables. La pire nuisance est engendrée par la multitude d’individus prétendument « doués de raison » qui se révèlent, contre toute attente, en être parfaitement dépourvus. Le phénomène est connu de longue date, mais il n’a que tardivement fait l’objet d’une théorie.
Concise, aérée, implacable, celle édictée par Carlo M. Cippola pourrait faire de lui, au choix, le Copernic de la connerie humaine ou le Newton de la déraison universelle. Professeur à Berkeley et à l’Ecole normale supérieure de Pise, cet historien de l’économie (1922-2000) avait publié ces « Lois fondamentales de la stupidité humaine » en 1976 chez un éditeur confidentiel. Leur réédition en anglais vient de se vendre à 350 000 exemplaires. Pour comprendre ce succès, il suffit de lire ce petit chef-d’œuvre pince-sans-rire.
Son schéma d’ensemble répartit les individus en 4 groupes, selon les gains et les pertes que leur comportement engendre pour eux-mêmes et pour les autres. Ainsi, celui dont l’action entraîne un gain pour l’autre, mais une perte pour lui, est-il un « crétin ». A l’inverse est un « bandit » celui dont les actes n’entraînent de gain que pour lui et de perte que pour les autres. « L’intelligent », lui, agit de telle sorte que ses actes profitent aux autres comme à lui-même. Le « stupide », enfin, est celui dont les actes nuisent aux autres sans aucun profit pour lui, ou même occasionnent des pertes pour lui comme pour ses proches.
Ce qui rend éminemment dangereux l’individu stupide est donc le caractère totalement imprévisible, parce qu’irrationnel, de sa conduite. La plus profonde difficulté, selon Cippola, réside dans le fait que le nombre de stupides est constant, toujours plus élevé qu’on ne pense et uniformément réparti dans la société. Comme on voit, cette rigoureuse objectivité n’est source d’euphorie qu’au second degré.
D’autant plus que le pouvoir de nuisance des êtres stupides s’accroît à proportion des pouvoirs dont ils disposent. Comme ils sont plus nombreux qu’on ne croit et uniformément répartis, leur présence parmi les chefs d’Etat est évidemment redoutable. On ne s’en tirera pas en comptant sur l’intelligence supposée du corps électoral puisque les élections offrent aux stupides « une occasion formidable de nuire à tous les autres sans y rien gagner » en portant une fraction des leurs au pouvoir.
Chacun pourra appliquer des lois à l’actualité en fonction de ses choix politiques. Sans oublier d’y ajouter, par malin plaisir, la dernière découverte de Cipola : « traiter ou s’associer avec des gens stupides se révèle immanquablement une erreur coûteuse, erreur que l’on a toujours tendance à sous-estimer. La stupidologie a de beaux jours devant elle »
Les lois fondamentales de la stupidité humaine de Carlo M Cippola PUF, 72 p, 7 €
On pourrait évidemment donner un autre nom aux crétins, bandits, intelligents et stupides de Cippola. On peut aussi établir une typologie de la stupidité selon d’autres critères que la profitabilité pour les uns et pour les autres, en recourant notamment à la morale ou à l’efficacité, aux priorités ou à la durabilité. Mais, au regard d’une simple appréciation socio-politique, ce critère cynique « à qui profite l’action » est aussi pertinent que simple. Il oriente naturellement les choix positifs des électeurs vers les « intelligents » ou à défaut les « crétins » au sens de Cippola ; il exclue forcément les « bandits » et les « stupides » … à condition de savoir les identifier avant qu’ils ne passent à l’acte et à condition aussi de pouvoir jauger a priori leur entourage et tous leurs parasites.
C’est là que les considérations de Cippola sur le corps électoral prennent toute leur gravité. La stupidité étant, plus encore que le bon sens, la chose la mieux partagée du monde, on a confirmation que la votation universelle peut être la meilleure ou la pire des choses. Et en tout cas que la démocratie est loin d’être une garantie de perfection, d’intelligence au sens de Cippola, c’est-à-dire de morale et d’efficacité, mais qu’elle est la moins mauvaise formule de sélection des gouvernants, mais qu’elle n’est jamais achevée à l’image d’une toile de Pénélope à reprendre chaque matin. La démocratie, par le vote universel, est la moins mauvaise forme de gouvernement à condition de garder en tête que le taux de stupidité étant égal dans les urnes à ce qu’il est partout et toujours, les sortis des urnes n’offrent pas une garantie absolue et durable de non stupidité, donc que leur action peut et doit rester soumise à la vigilance d’un corps collectif ni plus ni moins stupide que ses élus. En clair, les majorités - panachées d’intelligents, de stupides, de bandits et de crétins – qui font émerger des minorités de gouvernement (national ou local ) tout aussi panachées, ces majorités qui ensuite déplorent vite leur choix ont les gouvernants qu’elles méritent, non seulement du fait de leur bulletin de vote d’un jour mais aussi et surtout du fait du contrôle continu que les citoyens doivent exercer sur leur intelligentzia politique. La politique doit assimiler la stupidologie pour la maîtriser le plus possible et en permanence.

pour feuilleter cliquezsur